miércoles, 21 de abril de 2010

Editorial "Le Monde"- 20-04-2010: Principe de précaution ou principe d'anxiété ?

Le volcan islandais Eyjafjöll et son immense nuage de cendres n'ont pas seulement paralysé le ciel de l'Europe depuis cinq jours, désorganisé les transports aériens mondiaux, bloqué sept millions de passagers et coûté des centaines de millions d'euros par jour aux compagnies interdites de trafic. Ils ont aussi relancé la polémique, désormais rituelle, sur le principe de précaution.

Ce fut le cas il y a quelques mois lors de la pandémie de grippe A(H1N1), hier encore après la tempête Xynthia sur les côtes françaises, aujourd'hui à propos du nuage volcanique. A chaque fois, les pouvoirs publics se trouvent placés devant deux injonctions contradictoires. D'un côté, ils sont sommés par les citoyens eux-mêmes de leur assurer une protection maximale, absolue même, contre les risques (naturels, climatiques, sanitaires, etc.) qui peuvent les menacer. De l'autre, ils sont immédiatement accusés de verser dans l'excès de précaution et d'entraver la liberté de chacun, s'il apparaît que le risque n'était pas aussi grave que redouté.

Devant ce dilemme, les Etats appliquent à leur niveau la règle de sagesse que chacun retient volontiers pour sa gouverne personnelle : deux précautions valent mieux qu'une. Le gouvernement français y est même obligé depuis que la Charte de l'environnement a été constitutionnalisée en 2005. Dans son article 5, celle-ci est claire : "Lorsque la réalisation d'un dommage, bien qu'incertaine en l'état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l'environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution, à l'adoption de mesures provisoires et proportionnées afin d'éviter la réalisation du dommage."

Entendu au sens large, c'est ce principe qui a conduit à la fermeture du ciel européen. Et il est un peu facile, après coup, de dénoncer cette décision radicale. Combien de voyageurs auraient accepté, devant le risque annoncé, de le braver ? Combien auraient admis de faire passer leurs obligations ou leur confort, ou plus encore les intérêts des compagnies aériennes, avant leur sécurité ?

Reste à mesurer si les pouvoirs publics, français et européens, ont adopté des "mesures proportionnées" contre le danger supposé. Dans un premier temps, oui, à l'évidence. Dans un second, c'est beaucoup plus douteux. Dans le cas de la grippe A(H1N1) comme dans celui du nuage volcanique, l'on a tout simplement oublié de tenir compte ou même de mesurer la réalité effective du danger.

Les drames sanitaires ou environnementaux qui ont éclaté depuis une vingtaine d'années - Tchernobyl, le sang contaminé, l'amiante, la vache folle... - ont amplement démontré que les obligations de protection des citoyens ne résistent pas toujours à la logique du profit. C'est un euphémisme ! Pour autant, cela ne signifie pas que le principe de précaution doit être précédé ou dominé par un principe de suspicion et d'anxiété. Sauf à admettre une société craintive, affolée par la moindre innovation scientifique, minée par le sentiment de vulnérabilité, obsédée par le risque zéro. Bref, une société régressive.


Article paru dans l'édition du 21.04.10