viernes, 7 de enero de 2011

Eloge à l'oubli que nous serons d'Hector Abad Faciolince- Pierre Assouline

Le célebre écrivain et critique français Pierre Assouline a loué "L'oubli que nous serons" de l'ecrivant colombien Hector Abad Faciolince. Je vous laisse avec le billet qu'il a écrit sur son célèbre blog "La république des livres".

"La déchirante lettre à une ombre d'Héctor Abad- Pierre Assouline.

Parfois, il faut savoir écouter les conseils d’un éditeur. Ses suggestions de lecture. Il faut alors se faire violence pour  oublier qu’elles sont probablement intéressées. Surtout lorsqu’elles encouragent à lire l’un de ses livres. En principe, je m’en abstiens. Mais la dernière fois qu’Olivier Nora, le patron de Grasset, m’a glissé un conseil de ce genre à l’oreille, je me suis tout de même laissé faire. J’ai lu le roman d’un parfait inconnu (Laurent Binet) qui allait paraître sous un titre invraisemblable (HHhH) et je ne l’ai vraiment pas regretté car ce fut l’une de mes lectures les plus captivantes et des plus excitantes de l’année. Encore sous l’effet de cet excellent souvenir, j’ai récemment prêté une oreille amicale à Gustavo Guerrero, responsable des littératures « hispano-parlante » chez Gallimard, lorsque dans un aéroport, entre deux avions, il m’a transmis son enthousiasme ému pour « son » dernier livre en date. Béni soit-il ! Son émotion est désormais la mienne car ce roman, dont on a peu entendu parler, est effectivement magnifique.

L’oubli que nous serons (El olvido que seremos, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, 320 pages, 19,50 euros, Gallimard) du colombien Héctor Abad a tout pour nous dévaster de sa tristesse tant le narrateur est hanté par ses morts. Les fantômes insistants de sa sœur et de son père l’obsèdent : la première a succombé au cancer à 16 ans, le second a été assassiné. Dès lors, le lecteur prévenu peut penser à juste titre qu’il préfèrerait commencer l’année sur un ton un peu moins sinistre. En quoi il aurait tort car il ne faut jamais se fier à la mise à plat d’un roman par la platitude même de son résumé. 

Ce que je viens de faire délibérément. Car si ce livre est habité par une vraie grâce, et je n’emploie pas le mot à la légère, c’est que, comme le souligne Mario Vargas Llosa dans une généreuse préface, il réussit à être « déchirant mais pas terrifiant » : nous sommes dévastés par la dévastation qui emprisonne le narrateur mais pour autant, elle ne nous démoralise pas. Car avant d’en arriver à leurs morts, il nous fait pénétrer dans leurs vies, lui auprès d’eux. Le père surtout. Au fond, Abad nous raconte sa vie jusqu’à ce jour fatidique de 1987, où des tueurs à prétexte politique, membres de groupes paramilitaires soutenus par les services secrets de l’armée, envoyèrent deux types à moto vider un chargeur sur lui, à l’angle de la calle Argentina et de la carrera Girardot à Medellin, alors qu’il se rendait à l’enterrement d’un ami assassiné comme des centaines d’autres en ce temps-là. Mais l’auteur le fait à travers le prisme quasi exclusif d’un apprentissage des choses de la vie auprès de son père, ce héros, le sien.

Tout le roman se déroule alors sous nos yeux avec une chaleur, une affection, une tendresse comme on en lit rarement chez un homme mûr (il est né en 1958 et a publié ce livre dans son pays il y a quatre ans). C’est curieux mais l’on s’étonne toujours de lire sous la plume, ou d’entendre dans la bouche, d’un homme à partir d’un certain âge, le mot « Papa ». 
Il en est que cela amuse, d’autres que cela attendrit, mais rares sont les indifférents. Ce dicton local n’est vraiment pas fait pour lui : « De mère, on n’en a qu’une, mais le père est n’importe quel fils de pute ». Ce père et ce fils unique à sa manière (il était affligé de cinq sœurs) s’aimaient d’amour, à en offusquer les coincés : « Quelques uns de mes parents disaient que mon père allait me rendre pédé à force de gâteries ». Le gâter outrageusement signifiait pour ces braves gens pas si braves s’enfermer à deux dans la bibliothèque de son bureau des après-midi entiers et lire à l’enfant puis à l’adolescent des pages des Proverbes ou de l’Ecclésiaste, des passages de l’encyclopédie Colliers, et passionnément des extraits de son autre bible, l’Histoire de l’art d’Ernst Gombrich, quand il ne lui récitait pas par cœur les Stances sur la mort de son père de Jorge Manrique au cours de leurs promenades à la campagne, en répondant à ses questions et en dissipant ses doutes avec toute la patience requise. Pour se déprendre de son affection, et pour que ne pas l’admiration le paralyse, l’auteur est allé se réfugier à Turin pour étudier et se marier.

Plus on avance dans la lecture, plus on se persuade de lire l’exact contraire de la Lettre au père de Kafka. Seul point commun : aucun des deux pères n’a lu le texte qui lui était destiné, l’un parce que la lettre ne fut jamais posté, l’autre pour des raisons indépendantes de sa volonté. L’oubli que nous serons est une lettre adressée à une ombre. Le père d’Héctor Abad était un médecin dont l’esprit s’avéra si éloigné de toute pratique médicale dès la fin de ses études, à la suite d’un charcutage de vésicule qui tourna définitivement au désavantage du patient, qu’il se consacra très tôt aux problèmes de santé publique, d’hygiène, d’épidémiologie et de médecine préventive. Professeur à la faculté, il tenait que « cajoler ses enfants » était la meilleure éducation qu’on pouvait leur prodiguer. Il les aimait tellement qu’il les aimait trop. Sans mièvrerie ni facilité, mais trop. Entendez que cela ne prépare pas nécessairement à affronter la vie. 

D’ailleurs évoquant son côté alcahueta (permissif), l’auteur reconnaît : « Si je peux lui faire une critique, c’est de m’avoir manifesté et démontré un amour excessif, bien que je ne sache pas qu’il existe d’excès dans l’amour ». Pourtant, il lui en sait gré car son père a appris à l’adulte qu’il devint à être heureux. A ne pas avoir honte d’être à la charge financière des siens alors qu’il étudiait encore à 23 ans. Ce père éclairé et tolérant se disait « chrétien en religion, marxiste en économie, libéral en politique ». Il oubliait son droitdelhommisme, tempérament tout de charité et de bonté qui l’inclina parfois à se laisser instrumentaliser par l’extrême-gauche colombienne, quitte à passer pour un idiot utile. Les paramilitaires l’avaient inscrit sur leur longue liste d’éliminables, d’autant qu’il allait se présenter comme candidat du parti libéral à la mairie de Medellin. Ils disaient vouloir « anéantir leur cerveau », en finir avec l’intelligence, en écho aux imprécations du commandant de la Légion, Millan-Astray, à Salamanque en 1936. 

 Un mot encore sur le trait de caractère principal de ce père tant admiré : il frappait toujours à la porte de la chambre de son fils avant d’entrer. Un détail infime mais qui dit tout. Voilà le type d’homme. Respect. N’allez pas croire que j’aime son livre parce que je lui envie son père : s’il m’a tant touché, c’est aussi parce qu’il me rappelle le mien. Tant de lecteurs auraient voulu avoir su composer un tel tombeau. Le roman est dédié à deux colombiens survivants. Deux vers du poète israélien Yehuda Amichaï figurent en épigraphe : « Et pour l’amour de la mémoire/ je porte sur mon visage le visage de mon père ». J’allais oublier l’explication du titre, si tant est qu’il soit sommé de se justifier : à sa mort, en vidant les poches de son père, le narrateur y a trouvé un bout de papier sur lequel le matin même il avait recopié « Ici et maintenant », un poème de Borges :  
« Nous voilà devenus l’oubli que nous serons./ La poussière élémentaire qui nous ignore,/ qui fut le rouge Adam, qui est maintenant/ tous les hommes, et que nous ne verrons.
  Nous sommes en tombe les deux dates/ du début du terme. La caisse/ l’obscène corruption et le linceul,/ triomphes de la mort et complaintes.
   Je ne suis l’insensé qui s’accroche/ au son magique de son nom./ Je pense avec espoir à cet homme
 Qui ne saura qui je fus ici-bas./ Sous le bleu indifférent du Ciel/ Cette pensée me console »

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